« Neuromancien » : quand la réalité rattrape la science-fiction

Case déambule dans les bas-fonds de la Conurb – désemparé, car il ne peut plus se connecter.
Case est un « cowboy » du cyberspace, un hacker qui sillonnait autrefois la Matrice, le réseau informatique global, s’infiltrant incognito dans les banques de données des grandes corporations en quête d’informations à monnayer au plus offrant. Mais un jour, Case a voulu doubler son employeur. Celui-ci, en représailles, lui détruit une partie du système nerveux, par laquelle il se connectait à la Matrice.
Case a joué… et il a échoué. Désormais, pour lui, tout est perdu. Il n’est plus rien.

 

No Future

« Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors d’usage. »

La première phrase du roman Neuromancien, publié par William Gibson en 1984, année de commercialisation du premier Macintosh et de l’accession de Reagan à la présidence des États-Unis, fait figure de manifeste. Le monde dans lequel évoluent les héros est un monde froid, mort, artificiel, où les valeurs anciennes ont été remplacées par celles de la technologie et de l’économie de marché et où les êtres humains, presque anachroniques dans cet univers de béton et d’acier, se démènent comme ils peuvent pour survivre.

Neuromancien est le roman canonique du genre cyberpunk, un genre de la science-fiction qui met en scène un futur proche avec une société technologiquement avancée. Le genre est apparu dans les années 1980, d’un questionnement sur les frontières toujours plus floues entre la technologie et l’humanité, mais aussi de la désillusion profonde et du sentiment de perte de foi en l’avenir qui font suite à l’échec des contre-cultures des années 1970.
Ainsi, l’univers cyberpunk est un monde dystopique, emprunt de violence et de pessimisme, et où règne le capitalisme le plus débridé, gouverné par des corporations multinationales sans pitié. Il n’est plus question d’insurrection. Les héros cyniques et désenchantés subissent le système avec résignation, sans chercher à s’en extraire.

Le triomphe du capitalisme corporatif

Avec Neuromancien, William Gibson fait œuvre d’anticipation. Nous ne pouvons qu’en faire le terrible constat. Ce monde futuriste où la technologie au développement hypertrophique finit par envahir l’environnement humain, où l’informatique révèle son pouvoir de contrôle, remplaçant celui des autorités et du pouvoir politique devenu inexistant… ce monde futuriste ne nous paraît plus si distant, et pour cause : nous y sommes arrivés.

En 2019, notre monde ressemble de plus en plus à la dystopie imaginée par William Gibson dans son roman, trente-cinq ans plus tôt. Nombre des prévisions économiques et sociales annoncées se sont vérifiées. La mondialisation est omniprésente, le capitalisme tout-puissant et les méga-corporations complotistes gouvernent le monde en lieu et place des institutions politiques dont l’impuissance et l’inefficacité n’est plus à prouver. Il est devenu impossible de se soustraire aux marques ou à la publicité, et les rapports marchands ont remplacé les rapports humains. L’époque est à l’individualisme et au chacun pour soi. Enfin, les progrès phénoménaux de la technologie et plus particulièrement de l’informatique, qui croît à toute vitesse et de manière exponentielle, ont entraîné d’importantes dérives…

L’aliénation technologique

Déjà, au début des années 1980, pour William Gibson comme pour les représentants du mouvement cyberpunk, le progrès technologique n’est pas tant porteur d’espoir qu’une menace pesant sur la société et sur l’ensemble de l’humanité.

Dans l’univers totalement virtualisé du roman, les êtres humains ont perdu le lien avec la nature chassée par une urbanisation imposante et écrasante. Avec pour seul horizon d’existence la Conurb et ses paysage de grattes-ciel, de béton et d’acier, la tentation est grande de se réfugier dans les mondes virtuels du cyberespace. Comment ne pas faire le parallèle avec l’époque actuelle, où nous passons de plus en plus de temps devant nos écrans de téléphone, d’ordinateur ou de tablette, comme autant d’échappatoires aux tumultes barbares de la jungle urbaine et de nos congénères humains par trop envahissants ?
Un autre indice de la perte de la relation à la nature : la technologie omniprésente est venue s’inscrire au cœur même des organismes humains, au moyen de tout un arsenal d’implants et de gadgets électroniques. L’homme « amélioré » par la machine est devenu cyborg, parallèlement à quoi la machine commence à développer une conscience autonome. De l’humanisme au transhumanisme, nous sommes passés au post-humanisme. Quant aux Intelligences Artificielles autonomes et autosuffisantes, elles ont surpassé de loin l’être humain qui ne parvient plus à les contrôler.

Les GAFAs, nouveaux maîtres du monde

Cyberespace, système informatique, vie robotisée, intelligence artificielle… Dans Neuromancien, le virtuel est devenu plus réel que la réalité. Les rapports se sont inversés : la machine n’est plus un outil au service de l’homme, c’est l’homme qui est devenu un outil au service de la machine et du progrès technologique. La technologie, qui croît à toute vitesse et de manière exponentielle, ne bénéficie finalement qu’à une élite soigneusement sélectionnée qui s’en sert pour asservir la population et la maintenir sous son contrôle. Quiconque maîtrise la technologie maîtrise le pouvoir.

Ces quelques méga-corporations hégémoniques, qui se servent du progrès technologique pour dominer et asservir l’humanité, ne sont jamais explicitement désignées dans le roman. En 2019, on pourrait les nommer Google, Apple, Facebook et Amazon. Ces quatre grandes entreprises, qui cumulent un capital monstrueux, se partagent aujourd’hui le monde. Grâce à leur mainmise sur les marchés internationaux dont elles aspirent les ressources et le contrôle qu’elles exercent sur l’économie de l’information numérique, elles développent des technologies qui impactent la manière de vivre de toute la planète. En accumulant les données privées de milliards d’êtres humains (qui ne sont pour elles qu’un vaste réservoir de clients) et en offrant des services, des connexions et des technologiques qui structurent la consommation et les modes de vie, les GAFAs interviennent directement sur le comportement des citoyens et sur leur éducation – à la place des États.

Et ce n’est plus de la science-fiction.

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